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Publication "Furiani, une tragédie française"

Publication "Furiani, une tragédie française" du samedi 14 mars au jeudi 21 mai En ligne

Ce 5 mai 2020 sera décidemment très particulier. En effet, pour la première fois, sous l’effet de la pandémie qui touche le pays, il n’y aura aucun match de football en France.

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Il aura donc fallu attendre une crise sanitaire pour satisfaire les revendications du Collectif des victimes du 5 mai 1992. Néanmoins, l’année prochaine pas besoin d’épidémie, car une loi devrait sanctuariser cette date, après un combat long de vingt-huit ans pour s’en tenir à une parole. Ce fut celle du Président de la République, François Mitterrand, qui avait assuré au lendemain de la catastrophe qu’il n’y aurait plus de match le 5 mai. Aujourd’hui c’est chose faite grâce au vote d’une proposition de loi le 13 février 2020 à l’Assemblée Nationale. La balle est désormais dans le camp du Sénat, pour que l’on puisse mettre fin à ce match long de vingt-huit ans. Car le 5 mai 1992, le football français a connu la pire tragédie de son histoire.

Il y a vingt-huit ans, ce devait être une journée de fête sur l’île de Beauté. Le Sporting Club Bastia, qui évolue alors en deuxième division, reçoit l’Olympique de Marseille à l’occasion de la demi-finale de la Coupe de France. Un match attendu par toute la Corse, dont le SC Bastia est le représentant phare. Son adversaire est alors l’une des meilleures équipes d’Europe. Les finances du club corse sont dans le rouge. Ce match est donc une occasion unique, aussi bien sur le plan sportif que financier. Toutefois, le stade de Furiani est bien trop petit pour contenter la demande de billets des supporters locaux. Les dirigeants du SC Bastia décident – sans autorisation – de raser l’ancienne tribune qui dispose d’une capacité de sept-cent quarante places et d’en dresser une nouvelle en lieu et place. En huit jours, des gradins pouvant accueillir un peu plus de neuf mille personnes sont édifiés par l’entreprise Sud Tribunes au mépris des règles les plus élémentaires de construction et de sécurité.

Le 5 mai, la rencontre se déroule à guichets fermés et l’atmosphère est incandescente. À vingt heure vingt, les équipes rentrent au vestiaire après le traditionnel échauffement et, c’est à ce moment-là que la partie haute de la tribune Nord s’effondre. La retransmission sur TF1 vient à peine de commencer et les téléspectateurs français vont vivre le drame en direct. Le bilan est terrible, dix-huit morts et deux mille trois cent cinquante-sept blessés. Les responsables sont nombreux, de la société de construction aux dirigeants du Sporting Club de Bastia, de la Fédération Française de Football, organisatrice de la Coupe de France, à la commission de sécurité. Dans un faux procès-verbal elle va « donner son assentiment pour la tenue du match » le 29 avril. Sans oublier l’organisme certificateur, la Ligue Corse de football et enfin les autorités administratives, donc l’État. Les billets seront vendus avant que la tribune ne soit terminée d’être assemblée et leur prix sera décuplé pour ce match exceptionnel. Le contexte économico-sportif va contribuer à cette fuite en avant. Ce sont les années de la mutation d’un football professionnel (géré à l’ancienne) en une industrie du loisir génératrice de sommes folles.

Le procès de la catastrophe débute le 4 janvier 1995. L’arrêt de la Cour d’Appel de Bastia, rendu le 15 décembre 1995, condamne le directeur de la société de construction Sud Tribune, Jean-Marie Boimond, à deux ans de prison ferme. Plusieurs prévenus sont acquittés et huit autres personnes sont également condamnées, mais échappent à la prison. C’est le cas de Raymond Le Deun, directeur de cabinet du préfet de Haute-Corse et président de la commission de sécurité. Condamné pour homicide et blessures involontaires, il écope d’une peine de vingt mois de prison avec sursis et 30 000 francs d’amende. Dans son arrêt, la cour souligne que « l’édification d’une tribune de neuf mille places dans la plus grande hâte au mépris des règles élémentaires (absence de contrat écrit, absence de plan et de notes de calculs, absence de registre de sécurité) (…) aurait dû poser une réelle interrogation à l’autorité préfectorale et aux services de l’Etat en général ». La Cour a également condamné à des peines avec sursis et des amendes Bernard Rossi, directeur de l’agence de contrôle technique, quatre organisateurs du match et deux responsables de la Fédération Française de football.

Cette catastrophe va marquer la Corse dans sa chair. À l’échelle de l’île, dix-huit morts et deux mille trois cent cinquante-sept blessés représentent près d’un pour cent de sa population de l’époque. Selon Didier Rey, professeur d’Histoire à l’Université de Corse : « ce qui fait la spécificité de cette sinistre journée du printemps 1992 tient dans l’enchevêtrement des responsabilités, pénales et/ou morales, des autorités politiques, administratives et sportives, tant locales que nationales. Les implications morales n’étant pas les moindres, bien que n’ayant souvent aucune conséquence judiciaire ». Selon ce spécialiste de l’histoire du sport, les responsabilités ne se limitent pas qu’à la Corse : « si les instances sportives insulaires fautèrent gravement et, en tout premier lieu, les dirigeants du SCB qui demeurent bien les responsables principaux du drame, il en alla de même, à un degré différent, de la FFF, organisatrice de l’épreuve. Administrativement et politiquement, les légèretés des uns et des autres, du côté municipal et préfectoral entre autres, permirent que le funeste mécanisme ne puisse être enrayé ». Il conclut implacable : « c’est bien à cause de cette somme d’inconséquences que la tragédie devint possible. C’est en cela que le 5 mai est une catastrophe nationale ».

Certains l’ont très bien compris, en premier lieu les victimes qui s’organisent très rapidement en collectif dès le mois de juillet 1992. Comme l’explique Vanina Giudicelli, son ancienne présidente, qui a perdu son mari dans la catastrophe : « j’ai eu l’impression que l’on se préoccupait beaucoup plus des responsables que des victimes. L’association des maires de Haute-Corse a constitué un comité de soutien au maire inculpé, ensuite, on s’est occupé de l’avenir du SCB. Cela m’a énormément choquée et j’ai rédigé une lettre ouverte à un quotidien régional ». Rapidement les familles de victimes contactent Madame Giudicelli et l’association voit le jour après une assemblée générale à Lucciana dans le but de « défendre les intérêts des victimes ». Les trois priorités du Collectif des victimes du 5 mai 1992 sont : « la justice, (que nous n’avons pas obtenu pour se reconstruire), un véritable centre de rééducation en Corse (que nous n’avons pas obtenu, il n’y a qu’une aile dans un hôpital de Bastia) et une juste indemnisation (que l’on a obtenue) ».

Mais pour commémorer le souvenir d’une telle catastrophe, le collectif se mobilise également : « une croix est érigé en 1994. Puis, grâce à des récoltes de fonds nous avons érigé une stèle en 1995 : les trois colonnes. C’est un lieu de souvenir que le collectif a entièrement financé à hauteur de 400 000 francs (60 000 euros) ». Mais Vanina Giudicelli tient à me préciser : « la Fédération Française de Football nous avait envoyé 100.000 francs (15.000€) que nous avons refusé, l’État rien du tout ».  Après 1997, le Collectif des victimes est mis en sommeil. Il organise les messes et les rassemblements devant la stèle le 5 mai. En 2012, lors de la cérémonie commémorative, un représentant de l’Etat – le préfet – vient pour la première fois, tout comme le président de la Fédération Française de Football. Le directeur de la Ligue de Football Professionnel, sera présent en 2016. Le Sporting Club de Bastia va également faire son travail de mémoire et participer aux commémorations. Cependant « le collectif des victimes, refusait d’avoir des rapports avec des personnes responsables encore aux commandes. Le SCB est tout le temps venu, mais on ne se croisait jamais » comme le dit Madame Giudicelli. L’arrivée de l’entraîneur Frédéric Hantz à la tête de l’équipe bastiaise en 2010 va changer la donne : « il a adhéré au Collectif. Avant la date du 5 mai, il réunissait ces joueurs pour effectuer un travail de mémoire et de sensibilisation. Ainsi Toifilou Maoulida a fait passer le message : pas de match le 5 mai, tout comme Wahbi Khazri qui a demandé aux autorités de ne pas jouer. Ensuite Ghislain Printant a pris le relais à la tête de l’équipe ».

Si les rapports se sont apaisés avec le Sporting Club de Bastia. En revanche, les relations avec les autorités sportives nationales, se sont dégradées à partir de 2011. Au début de la saison sportive, le calendrier de football annonce que la finale de la Coupe de France aura lieu le jour du vingtième anniversaire de la catastrophe. Le Collectif des victimes reprend alors ses activités pour s’opposer au fait accompli. Il faut souligner que des matchs de football avaient déjà eu lieu des en France continentale à cette même date. Josepha Giudicelli succède alors à sa mère à la tête de l’association : « le déclenchement c’est le match du 5 mai 2012. Cela suscite de l’incompréhension, pour moi ce n’est pas possible que l’on ne prenne pas en compte cette catastrophe. Il est impensable que ce jour-là on joue au football ». Finalement, suite à une lettre à la Ministre des Sports, la situation évolue : « Chantal Jouanno est intervenue. La finale a été déprogrammée pour être remplacée par une journée de championnat ». La Ligue de Football a en effet profité de la situation pour mettre une journée de championnat à la place de la finale de la Coupe de France du 5 mai 2012. Dans un calendrier déjà surchargé, où les compétitions se multiplient pour des raisons financières, les instances du football professionnel n’ont pas conscience de la portée symbolique d’un tel geste.

C’est un bras de fer qui débute avec les institutions sportives et qui va durer plusieurs années. Dans l’opinion publique, un courant se dessine en faveur de cette sanctuarisation. Une pétition est lancée en 2012 et recueille alors près de quarante mille signatures en quelques semaines. Des sportifs, des politiques, des journalistes s’en saisissent. En outre, un grand nombre de groupes ultras français soutient les revendications du Collectif. Sensibilisé dès 1992 à cette catastrophe, ils ne manquent pas de fleurir la stèle lors de leur passage à Furiani, lorsqu’ils viennent soutenir leurs couleurs. Les ultras affichent d’immenses banderoles dans les stades avec un message simple : « Pas de matchs le 5 mai » et dénonce l’hypocrisies des dirigeants sportifs. Sous la pression, la trente-sixième journée est reportée au dimanche 6 et lundi 7 mai. Mais, le Collectif des victimes ne se satisfait pas de ces aménagements temporaires que daignent leur accorder les instances sportives et politiques. Pour Josepha Giudicelli : « on vous donne cela et vous vous taisez. Nous avons décidé de continuer notre combat, nous avons bien compris que nous avancions petit pas par petit pas ».

Le Collectif des victimes souhaite que cette décision soit pérennisée pour les années suivantes. Mais les instances nationales du football tergiversent, malgré la mise en place d’un comité de suivi par le président de la Fédération Française de Football. Ainsi, le 17 Janvier 2013, ce comité acte le fait que les clubs corses ne joueraient plus un 5 Mai et qu’aucune finale de coupe ne sera disputée à cette même date. C’est réduire la catastrophe de Furiani à un drame corse et ne pas y voir la dimension nationale. L’association présidée par madame Giudicelli décide donc d’entreprendre la voie politique, devant le manque de respect des instances sportives. Des rencontres avec les différents ministres des Sports ont lieu, avec plus ou moins de succès. C’est finalement, Thierry Braillard, Secrétaire d’Etat aux Sports qui sera le plus disposé. Le 22 juillet 2016, le ministère des Sports, la Fédération française de football et la Ligue de football professionnel, s’engage à ce qu’il n’y ai pas de matchs le 5 mai si c’est un samedi. Pour Josepha Giudicelli cette position n’est pas entièrement satisfaisante, mais « nous étions obligés d’accepter, car c’était soit cela, soit rien ».

Le sentiment d’injustice perdure car « notre revendication était pas de match le 5 mai quelque soit le jour. Leur accord était pas de match lorsque cela tombe un samedi. Si c’est un autre jour il y aura une minute de silence ou le port d’un brassard et pas de match de coupe de France le 5 mai ». En outre, le Collectif des victimes est conscient qu’il ne faut pas uniquement se contenter de sanctuariser cette date, mais souhaite mettre cette journée à profit pour sensibiliser les jeunes aux valeurs du sport et du football en particulier. « On demande à ce que soit réalisé un plateau (réunion sportive où plusieurs clubs juniors se rencontrent) au niveau national. La Ligue corse de football organise un plateau de jeunes footballeurs où tous les clubs corses se réunissent le 5 mai. Lors de ce journée ils jouent au football, ils sont sensibilisés car le collectif est représenté, il y a un atelier avec les pompiers, sur l’arbitrage, sur le racisme, sur toutes les valeurs que l’on veut véhiculer » plaide Josepha Giudicelli.

Mais progressivement, grâce au travail du Collectif, au soutien de l’opinion publique et à la prise de conscience des autorités, la reconnaissance prend enfin une dimension nationale. Il y a d’abord l’apposition d’une plaque commémorative au sein du secrétariat d’Etat aux Sports, le 10 mars 2016. Neuf mois plus tard, la Ligue de football dévoile le calendrier de la saison 2017-2018. Aucun match n’est programmé le samedi 5 mai 2018. De plus, le Collectif des victimes prend une autre dimension en organisant pour la première fois une journée d’études à Bastia, à la veille de la catastrophe. Une deuxième édition a lieu l’année suivante. L’idée, comme le précise sa présidente, est de : « développer des actions tournées vers la jeunesse, vers les professionnels, vers les citoyens afin que cette date du 5 mai ne soit pas perçue comme un « repli sur soi » mais comme un moment d’échanges et de transmission de valeurs qui nous rassemblent ». Pour Lauda Giudicelli « cela permet aussi de pouvoir étudier différentes facettes du sport, de faire des liens, de sensibiliser encore et toujours des personnes à notre démarche, cela montre que l’on s’ouvre et que la parole est libératrice ».

L’épilogue de ce bras de fer qui aura duré trop longtemps a donc lieu le 13 février 2020 à Paris. Ce jour-là, l’Assemblé nationale vote en faveur de la proposition de loi initiée par le député de Haute-Corse Michel Castellani. Le texte vise au gel des matchs de football professionnel le 5 mai en hommage aux victimes du drame de Furiani. Josépha était présente sur les bancs du public : « le vote de l’Assemblée Nationale a été un soulagement. Des membres du Collectif se sont déplacés à Paris pour assister au vote. Nous avons été touchés par la dignité qui régnait dans l’hémicycle et par la sincérité dans les prises de parole des députés de tous les groupes. Cette proposition de loi a dépassé les clivages politiques ».

C’est donc le dénouement d’un engagement de vingt-huit ans pour la justice et la dignité de la part du Collectif des victimes. Quel bilan est-il possible de dresser ? Pour Josepha Giudicelli : « c’est un succès tardif. C’est aberrant qu’il ait fallu autant d’années pour que la tragédie de Furiani, la plus grande catastrophe du sport français soit reconnue. Il a fallu tout au long de ses années montrer que notre démarche était légitime. Cela a été un véritable combat. Il est important de toujours se battre pour faire respecter le devoir de mémoire, c’est primordial ». Selon Didier Rey : « cette reconnaissance est un succès relatif, dans le sens où il a fallu passer par le monde politique pour obtenir gain de cause sur un terrain qui était sportif. Près de trente ans plus tard, le monde sportif national et le monde du football sont encore sur des positions archaïques. C’est-à-dire qu’ils refusent la dimension nationale de cette catastrophe. L’Etat a pris ces responsabilités d’une certaine manière. Mesures d’apaisement, mais trente années pour en arriver là c’est beaucoup.  Et surtout c’est le fait, que sur le fond, le monde du football national se refuse obstinément à endosser sa part de responsabilités. C’est cela, qui à mon avis, fait que c’est un succès finalement relatif ».

Le Collectif des victimes a-t-il encore une raison d’être aujourd’hui, au-delà de la commémoration du 5 mai ? Pour sa présidente : « nous avons aussi un rôle de sensibilisation aux valeurs du sport et au devoir de mémoire, c’est ce que nous faisons. Nous pourrons nous concentrer sur cela, aux valeurs du sport, aux valeurs humaines. Nous allons chercher à améliorer nos actions, à l’image de la journée d’études, de faire un prix labélisé « 5 mai 1992 » pour financer la thèse d’un chercheur. Le Collectif sera toujours maintenu et aura un autre rôle». Dans cette tragédie, l’abnégation, la dignité et la volonté d’une poignée d’hommes et de femmes aura permis, au bout de vingt-huit ans d’obtenir enfin une forme de justice. Le football professionnel n’en sort pas grandit, mais les victimes sont enfin honorées. Qu’elles reposent en paix.

                                                                                                Sébastien Louis

                                                                                                 LE MONDE

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