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Sur le bout des langues: "De "trop" à "très", et retour..."

Sur le bout des langues:   "De "trop" à "très", et retour..." du samedi 14 mars au jeudi 21 mai En ligne

Pour exprimer l'idée d'intensité, la langue française a longtemps hésité entre trop, très, assez, beaucoup, et même trop mieux !

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  De "trop" à "très", et retour...

Pour exprimer l'idée d'intensité, la langue française a longtemps hésité entre trop, très, assez, beaucoup, et même trop mieux !

Ne mentez pas : je suis sûr que cela vous est déjà arrivé. Quand votre fils, votre neveu ou votre élève lance : "C'est trop bien !", vous rétorquez sur un ton ne souffrant aucune réplique à ce jeune ignorantin: "On ne dit pas trop, on dit très ". Alors, un conseil : ne faites surtout pas lire cette lettre à l'intéressé, car il pourrait s'en servir contre vous. Car longtemps, trop a signifié "très"...

C'est là en effet la cruelle vérité : notre trop correspond à l'évolution d'un mot apporté par les Francs : thorp, qui désignait un amas, un groupement, un village. C'est pourquoi, au départ, trop avait simplement le sens de "beaucoup" et n'indiquait absolument pas l'excès. Dans les plus anciens manuscrits, on trouve ainsi trop bien (1175) - oui -, mais aussi trop mieux (1360) ou trop plus (1381) ! Ce sens initial s'est d'ailleurs maintenu dans des expressions comme "vous êtes trop aimable", "je ne le sais que trop" ou, sur un mode plus familier, "il est trop mignon, ce petit".

Ce même thorp est également à l'origine du mot troupe. Dans les premiers textes (1178), le terme désigne n'importe quel groupe de personnes, avant de se spécialiser pour nommer un corps de soldats (1477), puis un groupe de comédiens (1607). Une distinction s'établira peu à peu pour distinguer la troupe, ensemble de personnes physiques, du troupeau, rassemblement d'animaux domestiques.

Faut-il y voir une innovation langagière lancée par des ados du XIVe siècle cherchant à provoquer leurs parents ? C'est en tout cas à la fin du Moyen Age que trop commence à prendre le sens de "plus qu'il ne faudrait". Et cède ainsi la place à très. Issu du latin trans ("au-delà", "à travers"), cet adverbe signifiait à l'origine "complètement", "de part en part". On le trouvait également avec le sens de "derrière" et "d'après" avant qu'il ne prenne celui de "au plus haut point".

Pour exprimer une forte intensité, très se retrouve cependant en concurrence avec moult (du latin multum, "en nombre, beaucoup") et surtout avec "beaucoup" (au départ beau/biau cop). Si le premier est aujourd'hui réservé au style archaïsant, le second a toujours connu un grand succès, notamment dans la langue classique des XVIIe et XVIIIe siècles, où il apparaît même dans des tournures comme il est beaucoup gentil. A l'inverse, malgré son emploi par des auteurs établis, l'usage de très est réprouvé dans des phrases telles que "Gênes est très menacée par les Piémontais" (Voltaire) ou "ils ont très irrité le malheureux homme" (Leconte de Lisle).

Dans cette bataille pour exprimer la profondeur, la force ou la vivacité, il faut encore dire un mot d'assez. Du XIe au XVIe siècle, cet adverbe est synonyme de "fort, très, beaucoup". C'est ensuite que son sens évolue pour revenir à celui qu'il avait dans le latin populaire adsatis, lui-même issu du latin classique satis "de manière suffisante" (qui a donné notre satiété). Cela dit, dans des expressions comme "c'en est assez !", l'adverbe recouvre à son tour l'idée d'excès, de réaction à ce qui est devenu insupportable. Ce qui veut dire que, dans ce cas-là, il équivaut exactement à "trop". Ou à "très", selon les époques...
                             Sources (Dictionnaire historique de la langue française, Le Robert.)
                                                     

                                                                                                 Michel Feltin-Palas                                                                                     Rédacteur en chef de l'Express